Elle avait vingt-deux printemps. Elle n’avait jamais aimé, et elle n’avait jamais été aimée non plus. Son cœur, son âme vive de petit animal sauvage étaient neufs et n’avaient jamais servis. Son corps non plus, et j’avoue que c’était ce détail qui me grisait le plus, au fond. Je suis un homme. Comme tous mes congénères masculins, je suis faible. Mais malgré cette faiblesse, il m’aura été donné d’être heureux, une fois dans ma vie.  
          Bien qu’elle soit majeure, elle sortait seulement de l’enfance. Elle était en retard sur ses semblables, déjà aimées, déjà malheureuses. Elle semblait dans un bonheur perpétuel. Peut-être était ce parce que, justement, elle avait cette pureté des anges qui jamais n’ont vécu de passion. Je ne comprenais pas, du reste, qu’elle n’ait jamais connu l’amour. Elle était si belle, si drôle, si intelligente, si merveilleuse enfin, que c’était surprenant. 
          C’était tellement nouveau pour elle, et inattendu, qu’elle n’eut pas peur. J’avais vingt ans de plus qu’elle et l’expérience de mon âge avancé, mais nous étions en 69 : tout était permis. La révolution sociale qui avait commencé, et que je bénissais chaque jour un peu plus, m’autorisait ce genre de comportement. Paris se donnait des airs en noir et blanc. Toute la gamme des gris y passait. Les vieilles pierres projetaient de l’ombre sur les tarasses des cafés, désertées par les parisiens. Il n’y avait plus que nous deux dans la capitale. Le soleil violent inondait les rues. C’était l’été. 
Allongée sur le côté, la bouche cerise entr’ouverte me murmurait des « Robert, est-ce que tu m’aimes ? » qui me fendaient l’âme. Ses questions d’enfant timide tranchaient avec son regard de chat absinthe, étiré d’un trait de khôl vers la tête de lit en chêne, qui ne tarderait pas à craquer. Drapée dans mes draps blancs où d’autres l’avaient précédée, elle ne portait rien d’autre que quelques gouttes de parfum sucré sur sa nuque tiède. Ses longs cheveux châtains, où l’or coulait parfois, cachaient son visage pâle et interrogateur. 
          L’espace d’un instant, je regrettai que d’autres n’aient été à sa place avant elle. Elles avaient profané de leur nudité sa pudeur gracile. Je me rendis compte que je n’en avais pas eu besoin, de ces femmes parées comme des bibelots. J’aurais aimé n’avoir eu qu’elle seule, pour moi. Les autres étaient de trop. Mais elle n’avait eu que moi pour elle seule, et cela, c’était profondément réconfortant. 
          - Robert, est-ce que tu m’aimes ? 
          - Je t’adore.
          - Mais je veux juste savoir si tu m’aimes…
          Voix de gamine, presque implorante. C’était bien trop pour moi. Bien sûr que je l’aimais, j’étais fou d’elle. Elle était devenue mon obsession, l’unique but de chacune de mes journées, ma cible, mon trophée. 
          Le lecteur qui tomberait par hasard sur ces lignes, égarées sur un carnet, perdu dans une malle, au fin fond d’un grenier poussiéreux, pourrait se dire que je ne suis qu’un pervers, une espèce de salaud, et que ça serait bien que je sois mort depuis des lustres, tiens, pour profiter ainsi d’une innocente enfant. Mais c’est tout le contraire : le prisonnier dans l’histoire, l’être perdu et chamboulé à jamais par cette relation, l’homme meurtri, c’est bien moi.