Il s'agit de l'incipit d'un nouveau roman. Le narrateur raconte ses rencontres avec des femmes, et décrit ses fréquentations. J'ai toutefoisz fort peu d'idées et me laisse porter par mon écriture.

 

 

 

                                                                                  I.





    Mademoiselle de Baudeprés est une parfaite idiote. Elle a obtenu son Baccalauréat avec mention, elle suit des études à l’Université, elle fréquente les expos, théâtres et manifestations culturelles en tous genres et discute avec les plus éminents spécialistes de son époque. Mais si elle est cultivée, elle est parfaitement imbécile. Son exquise petite bouche laisse sortir un babil qui m’est parfaitement indifférent.
    Je l’ai rencontrée dans une soirée mondaine. Les jeunes filles y sont conviées à ce seul but : divertir les vieux briscards comme moi. Elles pensent être intégrées dans le monde, comme leurs parents le leur ont appris, en souriant aimablement, en faisant des courbettes. Erreur : c’est en souriant à pleines dents, bouche grande ouverte, et en se laissant frôler, qu’elles peuvent espérer avoir une chance. Albine de Beaudeprés, parmi toute cette jeunesse, s’élevait. Elle était plus grande, plus blanche, plus lumineuse que les autres au teint gris.
    Qu’étais-ce que cet air limpide sur le visage encore frais de la demoiselle ? Pourquoi les autres étaient-elles moins claires ? Elles étaient jolies, avec leur mine de chatte, leurs cheveux lustrés, leurs tailles fines enroulées dans un tissus soyeux. Mais elles avaient quelques chose de moins qu’Albine.
    La brunette était de dos. Ceinte dans une robe en velours carmin, c’était peut-être cette couleur qui m’attira. Je revois son chignon châtain, ses bas crème, ses chaussures à talon vernies. C’était il y  a deux semaines mais c’était hier. Elle portait un verre à ses lèvres, le posa délicatement sur la table, puis, indécise, se tourna enfin vers moi. Je lui souris. Elle me rendit ma grimace. Je m’avançai vers elle :
    - Beaucoup de monde dans cette soirée.
    - Vous n’avez pas de verre…
    - Vos parents ne sont pas présents ?
    - Je vais vous chercher une coupe.
    Ce dialogue sans logique s’est éternisé. J’admirai la splendeur de cette jeune personne. C’était troublant de découvrir une nouvelle jeune fille. J’en étais à chaque fois ému. Mais je n’étais pas présenté à elle. Personne ne vint me donner son nom, ni lui offrir le mien. Je maudissais l’hôte, qui était bien incapable.
    Je décrochai de son babil. Les mots sans ton sortaient de ses lèvres teintées de rouge et ne m’atteignaient plus. Mais je ne rencontre pas les femmes pour leur discussion. Chacun sait quelles n’en ont pas, même si elles adorent parler.
    Une grande fille maigre s’approcha alors.
    - Albine, allons-y, je crois qu’il est l’heure.
    Elle était très impolie de me retirer mon jouet. Mais elle avait eu le mérite de me fournir le nom de ma conquête. Aline m’abandonna dans un sillage de Guerlain sucré. Je regardai onduler son dos à mesure qu’elle avançait vers l’entrée, où un domestique l’aida à se vêtir de son manteau de fourrure.
    Je revis Albine deux jours plus tard. Elle était délicieuse. C’était une petite maligne qui savait cde qu’elle voulait. Son intérêt, elle le connaissait déjà. Mademoiselle Albine n’était pas une oie blanche, à l’inverse de ce que pouvait laisser présager son prénom. Elle se laissait embrasser sans ciller, sans s’effaroucher le moins du monde.
    La première fois que nous étions sortis ensemble, je l’avais menée au cinéma. Je savais par expérience qu’un tel spectacle plaisait aux jeunes filles. Une séance passée à admirer un film était moins intimidant que discuter dans un café. Et puis, cela nous permettait d’avoir ensuite un sujet de discussion. Mais Albine faisait partie de ces jeunes filles qui sont déjà femmes dans leur tête. Nulle besoin de briser la glace.
    Pendant la séance, j’avais contemplé son visage concentré. Son nez retroussé. Ses joues blanches qui captaient la lumière de l’écran. Son front haut. Ses yeux noirs, fixes, animés de petits tremblements trahissant le travail du nerf optique. Albine regardait le film en s’appliquant.
    A la sortie, elle m’avait déposé un baisé sur la joue, cette folle hirondelle. Je lui ai proposé d’aller boire un café. Bras dessus, ras dessous, nous étions allés vers le troquet le plus proche. Elle agissait comme ses semblables. Elle était fière de marcher au bras d’un homme tel que moi. Je voyais son regard victorieux, lorsqu’elle croisait une jeune fille seule. Droite, le sourire figé, elle semblait faire complètement fi des principes qu’on lui avait inculqués - comme, par exemple, éviter de coller de trop près un homme quand on n’est pas son épouse.
    Nous nos installâmes au fond du café, elle sur la banquette, moi sur la chaise de bois. Une fois le film décortiqué, nous discutâmes philosophie, culture, et même politique. Albine tenait le même discours que les jeunes filles qui vont à l’université. Elle pensait m’exposer ses idées, alors qu’elle ne faisait que ressasser ce que lui avaient dit ses professeurs. Mais son babil était charmant, et contrairement aux vieux barbus qui lui enseignaient ses thèses, elle se laissait docilement caresser la main. Fraîche, naïve, elle me regardait lui répondre doctement.
    Je repense à Albine comme j’eus pu repenser à une autre. Pourquoi Albine ? Des Albine de Beaudeprés, il en existe des dizaines dans ma vie. Leur comportement est toujours identique. Elles ont divers degrés de pudeur, mais toutes acceptent le rendez-vous au cinéma. Toutes se laissent guider vers un café. Toutes se font inviter au restaurent. Et l’issue est, pour 80 % d’entre elles, toujours la même - les jeunes filles que je rencontre, ces filles de bonne famille, ne sont pas farouches, jamais. Mais dans les appartement bourgeois et sombres des allées haussmanniennes, ces bâtisses où l’on surveille de près les convenances, on trouve surtout de ces descendants de nobles et nobliaux, prêts à tout pour obtenir les faveurs du roi - en envoyant, pourquoi pas, sa fille dans les draps du souverain.
    Albine avait, chaque fois que nous nous voyions, le même air. Elle avait cette mine stéréotypée de fille de bonne famille qui ne voit pas le mal à sortir avec un homme âgé de 20 ans de plus qu’elle, mais qui, au fond, sait bien que cela constitue l’un des interdits les plus sacrés. Albine de Beaudeprés avait l’âme d’une catin dans un corps de sainte.
    Combien en ai-je connu, des Albines, qui se croyaient seules dans ce cas ? Des Albines à la peau blanche mais aux désirs plus noirs que le charbon.
    


    Albine avait besoin de m’écrire. Il paraissait inconcevable, pour ces jeunes personnes, de m’épargner les détails de leur vie. J’avais droit aux balades en cheval dans la forêt de Saint-Germain-en-Laye, aux cours à l’université, à la moindre de ses vapeurs. Elle posait des questions sur ma personne, mais derrière ses interrogations qui me mettaient toujours sur le devant de la scène se cachait toujours une seule personne : elle-même. Jusque dans ses moindres remarques, il n’était question que d’elle. Ainsi, quand elle m’écrivais que l’odeur de tabac qui imprégnait mes lettre lui faisait penser à moi, c’était une manière de se mettre en scène, en soulignant sa douleur de ne pas être à mes côtés.
    Je répondais peu au courrier qu’on m’envoyait. Je n’avais pas besoin de m’épancher, contrairement aux jeunes filles prolixes. Je n’étais pas là pour raconter ma vie.